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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

4 Nov. 2014

Le Point

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Avocats : le grand chambardement

Publié le

4 Nov. 2014

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Comment la profession innove pour être en phase avec les évolutions de la société.

AGN Avocats entend démocratiser l’accès de l’avocat

« Bonjour ! Mon nom est Dymoi ! » La voix énergique du robot humanoïde qui a remplacé l’hôtesse d’accueil du cabinet a des accents presque familiers. La machine intelligente réalise, dans les règles de l’art et en un temps record, les tâches des anciens juristes dévolus à l’analyse documentaire. Elle trie les informations disponibles sur Internet, repère la jurisprudence la plus favorable et pointe les passages-clés de l’argumentaire des juges. Mieux, son algorithme prédictif calcule les chances de succès et identifie le juge idéal. Du pain bénit pour l’avocat qui défendra l’affaire en justice !

Ce morceau de fiction pourrait, plus vite qu’on ne le pense, être dépassé par la réalité. « L’ordinateur d’IBM Watson est capable de faire des diagnostics médicaux et rien n’empêche de penser que demain il fera des diagnostics juridiques pour nos clients », augure Me Alain Bensoussan, l’un des acteurs-clés sur ce marché de niche. Reste que, malgré ses innombrables promesses, la machine n’est pas près de détrôner l’avocat. Elle ouvre, en revanche, un nouveau marché pour son cabinet. « Les robots sont capables de prendre des décisions et, dotés d’une intelligence artificielle autonome, ils devraient se voir conférer une personnalité juridique avec des droits et des obligations », estime Me Bensoussan. Dans son département ad hoc, cet avant-gardiste des technologies avancées fabrique un droit prédictif de la responsabilité des robots, anticipant les risques auxquels s’exposeront, demain, les fabricants de ces créatures aux gestes de plus en plus imprévisibles.

Le triangle d’or

À quelques encablures de là, l’associé junior d’un cabinet anglo-saxon du triangle d’or parisien réalise une prestation « haute couture » d’un autre genre : l’optimisation fiscale. L’énergie puisée dans la salle de sport du cabinet au petit matin pointe à travers ses yeux malicieux, si fiers de figurer dans le prestigieux « Magic Circle » de la Radiographie 2014 des cabinets d’affaires les plus puissants d’Europe. Dans le couloir, il croise son homologue du département M-A – les fusions-acquisitions -, qui sort d’une réunion de cinq heures avec les dirigeants d’une entreprise du CAC 40. Des préoccupations à des années-lumière de celles de la majorité des avocats, qui enchaînent les dossiers de divorce, d’entreprise en difficulté ou de conduite sans permis. Ou encore du quotidien de ceux qui, derrière leur bureau hérité de leur grand-mère, racontent le droit du voisinage à une clientèle vieillissante. Leur robe élimée en a vu de toutes les couleurs. Certains ont même des airs du rusé maître Pathelin, dont la farce jubilatoire a traversé les siècles. Et, à l’instar de cet avocat désargenté, la peur du lendemain en affecte plus d’un. Comme Luc, 53 ans. C’est l’aide juridictionnelle qui remplit une grande partie de la tirelire du cabinet et il a dû, crise oblige, rapatrier son bureau à son domicile. De temps à autre, il arbore un sourire nostalgique en regardant cette vieille affiche de Daumier représentant maître Chapotard lisant d’un air radieux le journal judiciaire faisant l’éloge de lui-même… par lui-même. Il sait que ce temps est révolu. Et qu’il faut désormais se réjouir de cette bonne nouvelle : le budget alloué à l’aide juridictionnelle (AJ) va augmenter de 10 % en 2015, pour atteindre 379 millions d’euros.

La situation des avocats reflète plus que jamais l’amplitude des inégalités socio-économiques observées dans la population. À Créteil, par exemple, ils sont 69 % sur 472 avocats à avoir assuré dans l’année au moins une mission d’AJ, contre 13 % à Paris. Le sort de leurs confrères de Thouars, qui regardent les entreprises fermer les unes après les autres, n’est guère plus enviable. « Les avocats, avant de s’installer, doivent tenir compte de ces variables économiques, et notamment du fait que 90 % de la population est aujourd’hui concentrée dans les pôles urbains, ou que l’Ile-de-France est devenue une zone multipolaire en pleine croissance », assure Pascale Honorat, directrice de l’Observatoire du Conseil national des barreaux (CNB).

Secousses telluriques

Ces évolutions ne sont que la partie émergée du nouveau paradigme dans lequel s’inscrit l’avocat du XXIe siècle. Qu’il exerce dans une grande ville ou au fin fond des Deux-Sèvres, qu’il incarne le talentueux conseil en propriété intellectuelle ou le vieux routier de la défense des étrangers en situation irrégulière, les secousses telluriques du monde moderne impactent frontalement son métier. La rapidité des flux et la libéralisation des marchés des services juridiques dans une économie globalisée modifient en profondeur son mode d’exercice. Sa clientèle évolue dans ses attentes et dans ses choix. À commencer par les grandes entreprises qui resserrent leurs budgets, ralentissent l’externalisation des dossiers ou choisissent, via des appels d’offres, les cabinets pratiquant le meilleur rapport qualité-prix.

Par ailleurs, la concurrence du droit en ligne et des professionnels habilités à fournir des prestations juridiques à titre accessoire de leur activité – les notaires, les huissiers… – fait bouger les frontières et menace les marchés des avocats. « Le client devient savant : il y a quelques années, on venait me voir pour avoir une copie du Journal officiel. Maintenant, le client sait déjà beaucoup de choses sur son affaire, il attend une vraie valeur ajoutée et il veut connaître le prix du service », constate Bernard Lamon, spécialiste du droit de l’informatique et auteur du livre blanc Services juridiques : innover pour survivre au nouveau maintenant.

Optimisation

Dont acte. Les cabinets revoient leur copie, orientant leurs voiles dans le sens du vent. C’est d’ailleurs l’occasion pour certains d’optimiser leur savoir-faire déjà reconnu dans un secteur porteur, comme Capstan avec le droit social. « Dans un contexte très concurrentiel, il faut innover. Capstan l’a bien compris. En effet, ce cabinet est entré dans le XXIe siècle en mettant les flux d’information au coeur de son modèle économique, que ce soit en créant une web TV, en s’appuyant sur les réseaux ou en capitalisant sur les bases de données pour développer son activité », commente Pascale Honorat.

D’autres structures se lancent dans l’un des nouveaux « métiers » ouverts aux avocats, notamment celui de mandataire en transactions immobilières. « Il ne s’agit pas de concurrencer les agents immobiliers et les notaires. Nous agissons dans le cadre d’un dossier – un divorce par exemple – et réalisons toutes les prestations qui gravitent autour de ce dossier : mise en relation du vendeur et de l’acheteur, rédaction du compromis, consultations fiscales associées à la vente, montages de SCI, etc. », explique David Roguet, avocat grenoblois qui exerce cette activité « à titre accessoire ».

Des cabinets plus ancrés dans le droit des affaires général empruntent des chemins de traverse. C’est le cas de Touzet Bocquet & Associés, lauréat du prix de l’Innovation 2014 pour sa ligne de services de gestion du risque clients, liée au crédit interentreprises. « Ce marché représente 600 milliards d’euros par an, dont 15 milliards non recouvrés, or notre système judiciaire, mal adapté, laisse les entreprises face à un vide intersidéral », explique Philippe Touzet. Ses outils-clés ? « La rationalisation, bien sûr. Et le réseau. Nous travaillons en guichet unique France entière. Tous les dossiers sont traités à Paris et un correspondant local plaide l’affaire. » De quoi simplifier les démarches et les coûts pour, par exemple, un fabricant de photocopieurs qui dépend potentiellement de 684 juridictions ! Celui-ci peut en outre visualiser tout ce qui a été fait dans son dossier grâce au CWA (Customer Web Access), outil destiné à l’information du client. Mais tout le monde ne peut pas compter sur une niche ou une clientèle solidement établie, notamment les jeunes avocats, aussi aguerris soient-ils aux rouages de la profession. Louer un local, poser sa plaque et acheter un ordinateur en attendant le client au cinquième étage d’un immeuble cossu est devenu périlleux.

L’avocat de proximité

Prenant le contrepied de ce décollage utopiste, un trio d’avocats s’est mis en tête de démocratiser l’accès à l’homme de loi avec un nouveau mode de distribution du droit : l’avocat de proximité. Sous l’enseigne AGN, l’Agence des nouveaux avocats a ouvert plusieurs  » boutiques  » où l’on met tout en oeuvre pour répondre aux attentes du néophyte : un langage simple, une transparence sur les tarifs et un traitement rapide des dossiers. « L’affichage des prix sur la voie publique brise le mur psychologique d’une certaine image de l’avocat qui éloigne le client », approuve le président du CNB, Jean-Marie Burguburu, D’autant qu’en renouant avec le justiciable AGN renverse à son profit l’écueil auquel se heurte la profession, révélé par le succès des services juridiques en ligne : l’avocat fait peur aux justiciables ! « Ce qui veut dire que notre offre est décalée par rapport aux attentes de la population », concède Thierry Wickers, avocat à Bordeaux et chef de la délégation française près du Conseil consultatif des barreaux européens (CCBE). « Notre métier, qui est supposé assurer l’accès au droit à 100 % de la population, ne remplit pas son objectif ! » déplore-t-il encore.

Le business model d’AGN a donc fait bouger les lignes. Et stimulé les initiatives de certains « généralistes ». Ainsi, l’avocate Anne-Constance Coll ambitionne de « mettre les procédures des grands cabinets au service de ses clients, particuliers et petites entreprises ». Les avocats de son réseau, implantés dans plusieurs régions, ont la même feuille de route que leur tour de contrôle parisienne. « Lors du premier rendez-vous, gratuit, l’avocat estime les chances de succès. S’il n’y en a aucune, il ne prend pas l’affaire. Sinon, il établit un forfait sans dépassement d’honoraires », indique celle qui entend faire de son cabinet l' »Afflelou du droit ». L’idée est de délivrer la même qualité de service à Toulouse, Paris ou Lille grâce à une marque commune, mais aussi des méthodes et une rigueur identiques. « Ce qui est intéressant dans son approche, c’est la normalisation et la systématisation du service destiné à une clientèle au pouvoir d’achat limité ; un type d’organisation qui était jusqu’à présent réservé aux cabinets spécialisés en droit des sociétés », note Dominic Jensen, ancien avocat devenu consultant en stratégie des cabinets d’avocats.

Toutefois, seule la souplesse d’une structure à taille humaine autorise ce type de fonctionnement en réseau. Comme elle permet, aussi, de pratiquer l‘avocature full service. Ce type de développement entrepreneurial consiste à prendre en charge le besoin du client dans sa globalité en fédérant des métiers complémentaires. En fondant W Invest 21, un service d’intelligence patrimoniale interprofessionnelle qui s’inspire des family offices anglo-saxons, la fiscaliste Corinne Lecocq a ainsi développé une offre destinée à « appréhender l’ensemble des conséquences des événements et des investissements liés à un divorce, une succession ou un placement ». L’avocate réunit au cas par cas les compétences adéquates, par exemple un courtier en assurances, un banquier et un professionnel de l’immobilier. À partir de leurs devis, W Invest 21 établit un forfait pour la prestation globale et se charge d’orchestrer le travail des intervenants.

Entre deux dossiers, Me Lecocq va sur le terrain, participe aux réunions de collectivités territoriales et aux événements proposés par les banques et autres institutionnels. Bref, elle va à la rencontre du besoin de droit. Car celui-ci est gigantesque ! « D’après une étude britannique, plus de 50 % des PME-TPE européennes n’ont jamais recours à un avocat, alors que 40 % d’entre elles ont connu un problème juridique dans les douze derniers mois », rappelle Pierre Aïdan, ancien avocat et cofondateur de Legalstart.fr, un générateur de documents juridiques pour les entreprises. « On a ouvert le marché du droit à ceux qui ne trouvent pas d’offre adaptée à leurs besoins ou à leurs moyens », explique-t-il. Mais à chacun son métier : ce sont des avocats qui créent et mettent à jour le contenu juridique du site.

Bipolarisation

Aux États-Unis, les avocats spéculent sur les opportunités que leur offre l’Internet juridique. « Partant du constat que plus de 80 % des Américains n’ont pas accès à un service juridique adéquat et qu’un grand nombre d’avocats font face à un problème de rentabilité, l’American Bar Association, qui réunit la moitié des avocats américains, a passé un accord avec le site Rocket Lawyer afin que ce dernier renvoie les internautes vers les avocats », explique Thierry Wickers. Une démarche de ce type est encore inconcevable en France, où le niveau d’imprégnation du droit n’est pas le même. Reste que la production standardisée de nombreuses tâches à faible valeur ajoutée soulève une question de fond. « Cette révolution va entraîner une bipolarisation de l’industrie du droit : d’un côté, une industrie type low cost dont les prestations standard seront délivrées par ces machines intelligentes selon un process automatisé et, de l’autre, le monde de l’hyperméritocratie, où des humains détenant des connaissances horizontales délivreront des prestations à très haute valeur ajoutée », prédit Frédéric Pelouze, fondateur d’Alter Litigation, première société de financement de litiges lancée sur le marché français. D’où l’idée d’inviter l’infrastructure technologique dans le bureau de l’avocat. « Les avocats doivent pouvoir lever de l’argent pour investir dans la R&D, développer ces machines et déployer leurs services ; l’enjeu est vital : mourir ou être acteur de cette révolution et survivre », prévient Frédéric Pelouze.

La modernisation de la profession passera-t-elle par l’ouverture du capital social minoritaire des Sociétés d’exercice libéral d’avocats (SEL) à des capitaux extérieurs ? Ce projet gouvernemental est pour l’heure fermement combattu par la majorité d’entre eux, attachés à leur indépendance. « Est-il question d’indépendance économique ? Intellectuelle ? L’indépendance est-elle divisible ? Si la moitié du capital du cabinet est détenue par une structure financière extérieure à la profession (banque, compagnie d’assurances, grande entreprise…), l’avocat se trouvera nécessairement en position de conflit d’intérêts avec les propres interlocuteurs de cette structure », relève Pascale Modelski, vice-présidente du CNB, ancien bâtonnier du barreau de Grenoble. D’autant qu’il existe déjà un système, la Société de participation financière pluriprofessionnelle, qui permet de faire financer la croissance externe des cabinets par des professionnels libéraux.

« Plutôt que d’aller chercher des fonds dans les banques, pourquoi pas se tourner vers des cabinets plus importants qui pourront, par ce biais, créer un réseau et des synergies ? » suggère Jean-Marie Burguburu. Cela permettrait aux cabinets en région, qui représentent 60 % du barreau, de se moderniser, tout en profitant des opportunités que leur offre la loi Hamon du 17 mars 2014 pour dynamiser leur image. Spots radio, campagnes télévisées et affichage vont s’ajouter au référencement payant et au fil d’informations juridiques sur Twitter. « Cela va libérer beaucoup d’énergie entrepreneuriale et ouvrir les yeux à beaucoup de petites structures ,souligne Dominic Jensen. Les avocats vont pouvoir cibler des catégories de clients, les contacter directement et leur proposer une offre de services adaptée. » Car le texte a fait sauter le verrou du démarchage. Mais attention, rappelle Me Burguburu, « la sollicitation personnalisée, qui vise à promouvoir les services d’un avocat auprès d’une personne physique ou morale déterminée, ne permettra pas aux avocats de faire du phoning ou du démarchage à domicile, même par l’intermédiaire d’une agence de communication. » Communicants, innovants, entrepreneurs : ce sont eux, les avocats de demain. Sous réserve qu’ils n’y perdent pas leur âme et demeurent, « d’abord et toujours, ces artisans scrupuleux » chers à Robert Badinter.