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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

24 Avr. 2013

Le Point

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Affaire Grégory : un invraisemblable gâchis

Publié le

24 Avr. 2013

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Dans cette affaire, d’innombrables indices ont été négligés, des alibis jamais vérifiés, des confrontations jamais effectuées. Explications.

La clé de l’affaire Grégory aurait pu tenir dans une poignée de mots prononcés par la voix rauque du corbeau, ou dans un détail du témoignage de Muriel Bolle accusant Bernard Laroche d’avoir enlevé l’enfant. Ou encore dans le liquide de la seringue retrouvée quelques jours plus tard à proximité de la rivière… Aussi précieuses que fussent ces pistes, la justice les a sous-estimées. Les voilà à jamais emportées par le courant diabolique de la Vologne. Comme l’eau du fleuve d’Héraclite, rien ne les fera revenir.

« C’est une histoire absolument extraordinaire, mais elle est sans doute encore plus effrayante que vous ne pouvez l’imaginer. Vous verrez quand vous connaîtrez le dénouement », déclarait pourtant le capitaine Sesmat dès les premiers jours de l’enquête.

En 27 ans se sont succédé six juges d’instruction, deux inculpés, un meurtre et le calvaire d’une mère salie par une presse machiavélique. Aucun nom ni aucun visage n’ont confondu l’auteur des lettres et appels ayant persécuté la famille Villemin pendant plus de quatre ans. L’ADN retrouvé sur les cordelettes nouées autour des pieds et mains de l’enfant restera tout aussi muet que celui détecté au dos du timbre estampillant les courriers menaçants du corbeau. 27 ans après l’assassinat de Grégory, on ne sait pas si l’enfant a été ligoté avant ou après sa mort, s’il a été noyé ou plongé dans le coma à la suite d’une piqûre d’insuline ou s’il a été endormi par des produits anesthésiques. L’endroit où il a été immergé reste incertain. « Quand on sort le corps de l’enfant, on ne procède à aucune constatation sur les lieux et on ne prend aucune photo sérieuse », commente le procureur général de Dijon Jean-Marie Beney. Personne ne remonte la rivière pour savoir d’où a été jeté l’enfant. C’est le juge Simon qui explorera cette piste des années plus tard, des années trop tard…

Égarements judiciaires

La faute à qui ? Aux « investigations sommaires et fragmentaires, erreurs de procédure ayant provoqué l’annulation d’actes, rivalités opposant la police judiciaire à la gendarmerie, querelles d’experts, violations répétées du secret de l’instruction » ? Aux effets délétères « de la médiatisation extrême de l’affaire », « dissuadant des témoins de confier leurs révélations et encourageant d’autres à brouiller les pistes ». Autant de dysfonctionnements pointés du doigt par l’arrêt de la chambre d’accusation de Dijon innocentant Christine Villemin… La litanie des ratages ayant émaillé l’affaire est aussi longue qu’accablante, avec, en toile de fond, la condamnation de l’État pour « faute lourde » et « inaptitude à remplir sa mission ».

L’absence de sérénité de la justice occupe sans doute la première place sur le podium des égarements judiciaires. Les déclarations à la presse du juge Lambert et des directeurs d’enquête ont nourri les pires rumeurs autour du mystérieux corbeau. En novembre 1986, Pierre Georges, alors éditorialiste au Monde, parle d' »anti-modèle en matière d’enquête et d’instruction ». En cause, avant tout, une justice manquant de réflexes. À commencer par celui d’organiser une confrontation immédiate entre Muriel et son beau-frère. Dans une courte déposition auprès des gendarmes, la jeune fille avait dit avoir vu ce dernier partir avec l’enfant et revenir tout seul. C’était un vendredi soir… Au lieu d’entendre immédiatement Bernard Laroche et l’oncle auquel Muriel disait s’être confiée, le juge vaque à ses occupations du week-end. Une semaine après le témoignage accusateur de l’adolescente fragile qui, entre-temps, a pu être invitée à se rafraîchir la mémoire, il était trop tard. L’un des alibis de Bernard Laroche, Michel Villemin, que Bernard Laroche, alors inculpé, prétendait avoir vu une heure avant la disparition de Grégory, n’est pas immédiatement convoqué par le juge.

L’expertise en écriture, l’une des investigations-clés, s’est elle aussi distinguée par son échec cuisant. Les comparaisons d’écritures désignant Bernard Laroche comme l’auteur possible du foulage « L B » ont été annulées pour irrégularité de procédure. En outre, les conclusions des experts ont évolué et se sont contredites au gré et des besoins de l’enquête. « Leur désignation et le climat dans lequel ils ont travaillé n’ont jamais été neutres », observe l’ex-journaliste d’Europe 1 Laurence Lacour dans son livre enquête Le bûcher des innocents.

Absence d’investigation approfondie

L’heure et les circonstances de la mort de Grégory n’ont jamais été éclaircies, faute pour le juge d’instruction d’avoir ordonné toute une autopsie optimisée du corps. Elle aurait permis de rechercher la présence d’hématomes invisibles à l’oeil nu. Ou de déceler l’existence de produits anesthésiques ou toxiques dans le corps. Ou encore d’analyser l’eau retrouvée dans les poumons alors qu’un rapport médical révélait curieusement, le 8 novembre 1984, qu’aucun corps étranger n’avait été découvert dans les bronchioles. Quant à la mystérieuse seringue retrouvée à proximité du corps, elle a été rincée…

L’inculpation de Bernard Laroche s’est aussi faite dans des conditions étranges. Le juge ne l’interroge qu’une fois, n’ordonne pas d’expertise médico-psychologique et ne contrôlera certains de ses alibis que bien plus tard. Lorsque la journaliste Laurence Lacour demandera au juge Lambert, un an après le drame, alors que l’étau se resserre autour de Christine, « pourquoi n’avez-vous jamais entendu ni interrogé Bernard Laroche sur le fond ? », le juge répondra : « Mais parce qu’à partir du moment où Muriel s’est rétractée, je n’avais plus rien à lui demander. »

Enfin, aucune investigation approfondie n’est menée par les premiers enquêteurs sur l’emploi du temps incertain de Marcel Jacob, frère de Monique, dont l’écriture présentait selon deux experts des concordances troublantes avec deux lettres du corbeau. « L’enquête les concernant a été entreprise trop tardivement pour avoir des chances d’aboutir à un résultat », note l’arrêt de la chambre d’accusation innocentant Christine Villemin.

Enfin, comble de la cacophonie ambiante du dossier, le seul appel qui, selon la justice, est à coup sûr l’oeuvre de l’assassin ou d’un complice (celui qu’indique avoir reçu le frère de Jean-Marie, Michel Villemin, le 16 octobre 1984 vers 17 h 30) n’a pas été enregistré… Mais, là, ce n’est pas à la justice d’être blâmée. C’est à la malchance. Celle-là même qui a nourri le dossier le plus mystérieux de la fin du XXe siècle.