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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

28 Juil. 2020

Le Point

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Le juriste augmenté ou l'addition de « plusieurs formes d'intelligence »

Publié le

28 Juil. 2020

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À l’heure de la justice prédictive, l’avocat réunira des compétences juridiques, comportementales, entrepreneuriales et numériques, assure Christophe Roquilly. Entretien.

Se mettre dans la tête du juge, une utopie ? Depuis que le concept de « justice prédictive » envahit l’espace médiatique, une constellation de boules de cristal juridiques trône allégoriquement sur les bureaux des avocats. Le vieux routier du barreau qui, il y a encore dix ans, usait sa robe dans les vieilles bibliothèques, le nez plongé dans les recueils de jurisprudence, obtient désormais, avec plus ou moins de justesse, les réponses approximatives aux questions stratégiques qu’il se pose : quelles sont mes chances de gagner devant tel juge ? À quelles indemnités puis-je prétendre ? Quels sont les arguments qui ont le plus convaincu la cour ?

Grâce aux bases de données jurisprudentielles, des algorithmes permettent en effet de calculer le risque judiciaire d’une affaire et de définir des fourchettes d’indemnités consécutives à la rupture d’un contrat (de bail, de travail…) ou à un accident ou un divorce. Dans un avenir proche, l’intelligence artificielle (IA) décryptera le sens des jugements et arrêts. Les outils de veille juridique analytique permettent par ailleurs d’affiner une stratégie juridique en temps réel, tandis que des programmes d’IA passent au crible les clauses des contrats tout en suggérant les ajustements nécessaires.

Apprivoiser ces outils est devenu vital pour accompagner ses clients dans le monde de demain. Il s’agit d’un vrai défi pour les cabinets, dont la valeur ajoutée résidera moins dans les connaissances juridiques que dans le savoir-faire et le savoir-être. Loin de se cantonner à la seule maîtrise de la technologie, le « juriste augmenté » cumulera en réalité quatre types de compétences : juridiques (legal skills), comportementales (soft skills), entrepreneuriales (business skills) et numériques (digital skills). C’est ce que révèle l’enquête réalisée par le centre de recherche EDHEC Augmented Law Institute et l’Association française des juristes d’entreprise (AFJE) auprès d’une centaine de juristes, avocats et directeurs juridiques d’entreprise. Les explications de Christophe Roquilly, directeur de l’EDHEC Augmented Law Institute.

Le Point : Le tableau de bord de l’avocat 3.0 se perfectionne quotidiennement grâce à tous ces outils qui calculent à l’avance la somme que recevra la victime d’un dommage corporel, le nombre de mois de salaire alloués en cas de rupture du contrat de travail, le montant de la prestation compensatoire après un divorce, etc. Faut-il se fier à ces « prédictions » ?

Christophe Roquilly : Je n’aime pas le terme prédictif s’agissant de décisions judiciaires. Ce terme recouvre de nombreux sens péjoratifs et laisse même entendre que la justice pourrait conduire à une prophétie autoréalisatrice, ce qui serait terrible. En revanche, il est indéniable que certains outils, tels que LegalQuantum par exemple, permettent d’augmenter le juge ou l’avocat dans sa capacité de prise de décision ou de conseil à un client. Pour simplifier : à données identiques, décisions identiques. Si tant est que les données soient disponibles, traitées correctement, avec les bons critères et les exactes pondérations…

C’est-à-dire ?

Si dans 90 % de cas composés des mêmes données, le juge attribue 15 000 euros de dommages et intérêts, les parties au litige (sous réserve qu’elles aient accès à cette information) bénéficient ainsi d’un levier pour une négociation, qui sera guidée par leur degré d’aversion au risque (en effet, quid des 10 % des cas restants ?). Cela peut contribuer à désengorger les tribunaux, soutenir le développement des modes alternatifs de résolution des conflits, et conduire, en conséquence, à une réduction du coût de la justice. Pour autant, le juge ne perd pas son pouvoir de juger, car il lui appartient de s’assurer que le cas qu’il juge présente bien les mêmes données que les cas précédents. Idéalement, cela induit moins de risques d’arbitraire et d’aléa judiciaire – la sécurité juridique est en effet un enjeu social et économique – et apporte un gain de temps précieux pour le juge, qui peut ainsi consacrer plus d’attention aux cas les plus complexes, pour lesquels les critères sont plus flous et l’élément humain déterminant.

Pour l’avocat, maîtriser ces outils vous paraît-il être un avantage concurrentiel majeur ?

Oui ! Mais ça ne durera pas. En effet, la capacité à travailler avec des outils d’aide à la décision juridique et de réduction de l’aléa judiciaire fera partie à moyen terme (peut-être même à court terme) des compétences attendues d’un avocat. En quelque sorte, un « standard » du métier. L’avantage concurrentiel résidera alors dans la manière dont l’avocat saura créer de la valeur pour ses clients en intégrant ces outils dans la culture du cabinet.

« Ce qui compte, ce n’est pas le temps, c’est la valeur que crée l’avocat sur le dossier »

Pour le client, la facture sera-t-elle moins élevée ?

Ces outils ont un coût : coût d’acquisition, de formation, d’abonnement, etc. Évidemment, l’avocat va intégrer ce coût dans ses frais fixes, et, au final, ce sont bien les clients qui payeront. Néanmoins, au bout d’un certain temps, les gains de productivité pour l’avocat justifieront que certaines prestations soient facturées à un prix plus bas pour le client.

Tout dépend en réalité du type de prestation. Si l’avocat gère un flux d’affaires important pour un client, il consacrera plus de temps à soigner sa « relation client » et travailler la dimension stratégique des dossiers. Cela fera disparaître la facturation horaire. En effet, passer « x heures » sur un dossier n’a plus guère de sens aujourd’hui. Ce qui compte pour le client, ce n’est pas le temps que l’avocat passe sur son dossier, mais la valeur que crée l’avocat sur ce dossier : la qualité du conseil apporté, le degré de proximité avec le client, la réactivité des réponses, etc.

L’IA va-t-elle creuser l’inégalité entre les cabinets ? Que peuvent faire les « petites » structures pour profiter elles aussi de ces avancées technologiques ?

Tous les cabinets n’ont pas forcément les budgets nécessaires pour bénéficier de ces outils de « justice prédictive », et des solutions numériques qui permettent de mieux travailler : gestion de la documentation et de la relation-client, facturation, analyse de documents, management d’une équipe, etc. Il existe effectivement une inégalité face aux coûts, mais elle peut être compensée de deux manières : d’une part, en rationalisant les choix d’outils numériques selon les priorités du cabinet, de son organisation et de ses clients ; d’autre part, en mutualisant les coûts, comme cela est déjà le cas pour les locaux ou le secrétariat.

Quelles spécialités seront les premières « servies » par ces outils ?

Si l’on se limite aux outils d’aide à la prise de décision, qu’il s’agisse de décider d’aller au contentieux ou de l’éviter, nombreux sont les domaines de pratiques ou spécialités concernés aujourd’hui ou à court terme : le droit du travail « standard », le droit de la concurrence, le droit de la propriété intellectuelle, et plus généralement tous les domaines pour lesquels les éléments de droit et les faits peuvent être « encapsulés » dans une logique algorithmique. Parmi les tout récents développements, il y a LitiMark, lancé par Case Law Analytics et le cabinet De Gaulle Fleurance & Associés, qui calcule la probabilité que la décision rendue soit en faveur du demandeur ou du défendeur et évalue le montant des dommages et intérêts qui pourraient être accordés au demandeur, à partir d’un panorama statistique des contentieux en matière de marques, droits d’auteur, dessins et modèles. Il existe aussi les outils développés au Canada par Conflict Analytics Lab à Queen’s University. En revanche, les domaines dans lesquels la complexité des relations humaines est prépondérante (droit de la famille, affaires criminelles) se prêtent mal à la modélisation, ou alors, dans le pire des mondes souhaitable….

« Faciliter l’accès au droit par les TPE/PME »

Quels seront les autres bénéfices de l’IA juridique ?

D’une manière générale, et à condition qu’ils soient de qualité, les outils numériques à disposition des professionnels du droit leur permettent de gagner en efficacité et en efficience. En travaillant plus vite – avec un niveau de qualité au moins équivalent –, ces professionnels peuvent traiter plus de dossiers dans la mesure où toute une partie des tâches standards et à faible valeur ajoutée est – ou sera – automatisée.

Les outils proposés par les legaltech, en particulier en matière d’élaboration et de gestion des contrats (contract management), apportent de nouveaux débouchés aux cabinets et aux praticiens individuels. Soit parce que ces legaltech ont recours à des avocats pour travailler sur leurs modèles de contrats, soit parce qu’elles mettent en relation des clients avec des cabinets.

La réduction du coût d’accès à des services « standards » en matière de contrat ou de constitution de société, d’une part, et l’accès aux offres de services juridiques sur des plateformes en ligne bien conçues et à l’ergonomie tournée vers le client, d’autre part, devraient aussi faciliter l’accès au droit pour les TPE-PME. En effet, celles-ci ne savent pas toujours identifier leurs besoins juridiques, ni vers quels professionnels se tourner (en dehors du bouche-à-oreille). Une étude menée par une équipe de mes étudiants de l’EDHEC, en partenariat avec EuraTechnologies (le plus gros incubateur de France), et qui sera publiée en septembre, le confirme.

Le juriste augmenté se distinguera aussi par ses compétences comportementales : c’est-à-dire ?

Tout ce qui peut être fait par une machine ne doit pas être fait par l’homme, et tout ce que l’homme fait mieux qu’une machine doit être fait par lui. Concrètement, une machine, un robot ou un ensemble d’algorithmes ne peuvent pas remplacer (y compris dans un futur immédiat) ce qui fait la quintessence des relations humaines : l’empathie. Augmenté par le numérique, libéré des tâches répétitives consistant à compiler de l’information juridique et à la trier, avant de l’analyser pour ensuite délivrer un conseil, le praticien du droit peut revenir à l’essence même de son métier : accompagner son client vers un futur souhaité. L’étude que nous avons menée avec l’AFJE auprès de cent leaders du droit le montre : chez un jeune collaborateur à recruter, parmi les dix compétences prioritaires recherchées figurent neuf compétences comportementales, dont la gestion du stress, la capacité à donner et à recevoir des commentaires, la capacité à créer de la confiance, le fait de savoir gérer ses priorités en autonomie. En résumé, un ensemble de compétences déterminantes pour travailler dans l’intérêt de son client, et la capacité de générer de l’intelligence collective.

« L’avocat augmenté est celui qui dispose d’un socle solide d’intelligence individuelle et singulière : celle de l’expert du droit ».

Pourriez-vous dresser un portrait-robot de l‘« avocat augmenté » des années 2020 ?

Ce portrait-robot n’est justement pas celui d’un robot ! L’avocat augmenté est celui qui dispose d’un socle solide d’intelligence individuelle et singulière : celle de l’expert du droit. Quels que soient les outils numériques utilisés, un mauvais expert ne devient pas subitement bon.

L’« augmentation » passe aussi par d’autres formes d’intelligence et d’autres compétences : des compétences comportementales (soft skills) ; des compétences numériques : comprendre la technologie, savoir l’intégrer dans son cabinet, la décrypter pour identifier ce qu’elle apporte réellement et son caractère éthique, en tirer toute la puissance pour être plus performant dans son métier ; et des compétences entrepreneuriales et commerciales (business skills) : comprendre les enjeux business, opérationnels et stratégiques de son client, savoir négocier, construire son modèle économique pour être capable de créer de la valeur, y compris en termes d’emploi. L’avocat peut aussi être un chef d’entreprise et générer de l’intelligence collective pour son équipe et pour ses clients. N’oublions pas que « le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination » (Jean Giraudoux) et il devrait, à ce titre, occuper une place plus importante dans notre pays, pour une société plus juste et une économie plus puissante.